Par Toutatis, tout est-il déjà déterminé ?

Question importante et question finalement très concrète.

La façon dont on envisage la question du déterminisme va conditionner nos regards sur d’autres questions. Comme celle du « que faire ? ».

Une façon d’aborder la part déjà déterminée de toute décision repose sur quelques constats relativement simples :

. Au moment où se pose la question « que faire ? », quelle que soit la thématique sur laquelle elle porte, un contexte pré-existe.

On est contraint par le contexte, le caractère réalisable de choix potentiels dans une temporalité plus ou moins précise.

. Le fait d’avoir un choix potentiel crédible indique qu’une forme de libre arbitre existe.

Notre libre arbitre existe bien. Contraint, certes, mais réel. L’exercer, y compris en ne faisant pas de choix, participe de la déterminations des possibles à venir.

. Chaque choix, chaque décision, devient partie du contexte contraignant de questionnements à venir. Souvent de façon bien plus large que ce qui est imaginé lors du choix opéré.

« C’est l’effet papillon ». Qui conditionne également d’autres choix potentiels que les « siens ».

. On ne voie pas forcément l’ensemble des impacts de nos choix. Ceux-ci se cognent régulièrement à d’autres choix. Ce qui semble raisonnable devient déraisonnable vu sous un autre angle, selon un autre agenda.

Exercer ou ne pas exercer nos libres arbitres a donc toujours des conséquences. Celles-ci sont parfois vitales. De toute façon, la temporalité jouant son rôle, on ne remet jamais les compteurs à zéro. Et, des agendas différents peuvent rendre déterminantes des réponses contradictoires à la même question.

Qu’en est-il des choix collectifs ?

On pourrait partir de l’idée que le concept s’applique plus ou moins « comme tel », que ce n’est qu’une question de volume de participation.

Cela supposerait de ne pas tenir compte des modes de décisions, du comment se forment les choix, de ces fenêtres temporelles qui rendent possibles ou impossibles des choix communs de groupes distincts.

Complexité supplémentaire qui implique, pour qui essaie de comprendre comment une décision a été prise, de prendre en compte une multitude de facteurs parfois lointain du sujet abordé.

Donc, nos libres arbitres sont inévitablement contraints. Par les contextes pré-existants, les modalités, la temporalité, la complexité des choix. Ils conditionnent et contraignent d’autres choix aux agendas potentiellement contradictoires.

Si on applique cette façon de questionner ce qui est ou pas déjà déterminé au débat sur le réchauffement climatique, cela donne, par exemple la confrontation de l’agenda climatique à celui de l’effondrement.

Le contexte historique du réchauffement climatique est maintenant reconnu comme étant celui d’une croissance exponentielle du recours aux énergies fossiles. Ceci, dans le cadre d’une croissance économique qui en est totalement dépendante.

Le contexte climatique est donc partie d’un contexte contraignant plus large. Celui des contraintes énergétiques de nos modes de vies et des conséquences des rejets de toutes sortes de polluants dont les gaz à effet de serre font parties.

La question climatique aujourd’hui peut se comprendre comme contrainte par au minimum deux temporalités.

Celle de sa première prise en compte par les Nations-Unies grâce aux premiers travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat en 1990 aux derniers rapports publiés par celui-ci en avril 2022 (*).

Et celle, plus globale, de la première modélisation réalisée par l’équipe de Dennis Meadows pour le compte du Club de Rome en 1972 jusqu’aux récentes actualisations dudit modèle et de l’évolution des possibilités en 50 ans de non prise en compte des risques dénoncés (*).

Dans une interview réalisée par Audrey Garric (*), à la question « Quel bilan tirez-vous, cinquante ans après la publication du rapport de 1972 ? », Dennis Meadows répond entre autre :

« En 1972, nous avions encore une chance de ralentir ce processus, et de garder la démographie et la consommation à des niveaux soutenables. L’une de nos principales conclusions était que plus nous agissions tôt, meilleurs seraient les résultats. Mais pendant cinquante ans, nous n’avons pas agi. Nous sommes donc au-delà de la capacité de la Terre à nous soutenir, de sorte que le déclin de notre civilisation à forte intensité énergétique et matérielle est inévitable. Le niveau de vie moyen va baisser, la mortalité va augmenter ou la natalité être réduite et les ressources diminueront. ».

Et – revenons à la question climatique – à la question « En 1972, votre rapport effleurait le changement climatique. Comment la connaissance actuelle a-t-elle fait évoluer vos travaux ? » de répondre :

« Le changement climatique, de même que l’extinction des espèces ou l’augmentation des déchets plastiques, que l’on qualifie de problèmes, sont en fait des symptômes. La limitation du changement climatique est utile, mais revient à donner une aspirine à quelqu’un atteint d’un cancer. Cela l’aidera seulement à se sentir mieux temporairement. Il faut mettre fin à la croissance incontrôlée, le cancer de la société. ».

Le lien entre les agendas climat et effondrement est encore évoqué suite à la question : « Faut-il donc abandonner l’objectif de développement durable ou de croissance verte ? ».

Réponse : « Le développement durable n’est plus possible. Le terme de croissance verte est utilisé par les industriels pour continuer leurs activités à l’identique. Ils ne modifient pas leurs politiques mais changent de slogan. C’est un oxymore. Nous ne pouvons pas avoir de croissance physique sans entraîner des dégâts à la planète. … ».

D’autres facteurs sont à prendre en compte pour évaluer ce qui est encore possible de faire pour contenir le réchauffement.

Comme la confrontation entre les agendas économiques et l’agenda des contraintes du réel.

Du côté économique, de multiples facteurs poussent à prendre des décisions à court terme contradictoires avec l’agenda proposé par les travaux du GIEC.

Par contre, rien ne modifie les contraintes que font porter les densités de gaz à effet de serre sur l’évolution des températures moyennes, taux d’humidité, moindre viabilité de zones de plus en plus grande, etc.

A cela s’ajoute les temps de latence avant que des modifications d’engrenages complexes puissent produire des effets.

Au stade au nous en sommes, les possibles se sont réduits comme peau de chagrin.

Il reste parmi les options celle de l’arrêt immédiat du recours aux énergies fossiles accompagné de la mise en place de formes nouvelles de solidarités et d’entraides pour amoindrir les conséquences inévitables d’un effondrement déjà en cours.

Démarche contre-intuitive pour des sociétés magnifiant l’idée de progrès permanent, d’amplification continue des accès à de nouvelles opportunités techniques, commerciales, de loisir,… Imaginer le déclin de la condition humaine au même niveau qu’avant l’utilisation intensive des ressources fossiles n’a rien de joyeux.

Dans un contexte climatique et environnemental qui va continuer à se délabrer. Mais avec des connaissance plus étendues que par le passé, notamment en termes scientifiques et de maîtrise technologique.

Ne pas prendre en compte l’agenda des contraintes climatiques et environnementales et l’agenda de l’effondrement en cours conduirait de toute façon vers un délabrement encore plus important de nos conditions de vie.

Quel choix faisons-nous ?